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VA-T-EN-PAIX.
Tiziano Terzani, 65 ans, diva
italienne du journalisme de guerre,
devenu pacifiste et adepte de la méditation
en altitude.
de Florence Aubenas / © Libération
Voulez-vous lire votre destin
lorsqu'il s'écrit dans une omoplate
de mouton brûlée à feu doux près
de Oulan-Bator ? Reprenez un peu de
cette omelette aux oeufs de fourmis
rouges. Vous aimez l'exotisme, l'aventure,
les personnages outrageusement
romanesques ? Vous connaissez
Tiziano Terzani ?
On a pu le rencontrer à Saigon, en
1975, pendant la chute de la ville.
Le bestiaire des journalistes
internationaux avait séparé l'hôtel
Continental en deux camps. D'un côté,
ceux qui pleurent «la victoire des
termites rouges» contre les troupes
américaines. De l'autre, ceux qui fêtent
la «libération». C'est parmi eux
qu'il faut chercher Terzani,
reporter débutant. «Grande gueule.
Belle gueule. Une diva avec une
curiosité de prédateur, dit Léopold
de Stabenrath, écrivain-voyageur.
ll se voyait de loin, rayonnant dans
cette atmosphère de fin d'un monde,
l'air de l'avoir attendue depuis toujours».
A l'époque, par temps de guerre, «on
s'amusait follement comme
journaliste», continue
Charles-Antoine de Narciat, de l'AFP.
Lui a sympathisé avec Terzani dans
le Cambodge des Khmers rouges. «On
partait en opération du beaujolais
au ceinturon. On revenait avec de
belles histoires. Le soir, on se
retrouvait à la fumerie d'opium au
milieu de planteurs de caoutchouc».
Les
tourmentes, les lumières d'apocalypse,
Terzani les aime follement, à en
tomber malade physiquement quand le
canon s'arrête. Il dit : «Je
croyais que la guerre était la
confrontation la plus extrême où
chercher la vérité». Il s'arrête.
«Je me suis trompé. La guerre ne
produit que la guerre». En
septembre 2002, son dernier livre,
qui parle d'Afghanistan et d'Irak,
s'appelle Lettre contre la guerre.
Best-seller en Italie, il enflamme
si bien l'imagination des jeunes
gens qu'un vendeur de portables de
32 ans lance un fan-club sur
l'Internet et que Terzani, à la
retraite, triomphe au Forum social
de Florence. Dans la presse,
disons-le franchement, l'enthousiasme
pour le bouquin est alors plus modéré.
«Tiziano ? Du panache, mais un
aventurier plus qu'une sommité.
Est-ce qu'il n'a pas tourné vieil
excentrique ?», demande un de ses
ex-confrères, rédacteur en chef à
Paris.
La moitié de l'année, Terzani
habite une cahute sur l'Himalaya. Le
reste du temps, c'est plus facile à
trouver : Florence, sa ville natale.
Angela étend la lessive de Tiziano
et, entre deux oliviers, se balance
sur le fil une garde-robe uniformément
blanche. Il ne porte que ça.
Affaire d'esthétique, de commodité
et surtout de légende. La sienne
bien sûr. Il salue mains jointes à
la façon d'un sage indien. Flotte
une presque sérénité. Puis, d'un
coup, sa voix déchire l'air,
tonitruante, déclamant comme on
dicte à une
sténo de presse. «Il a une barbe
blanche, mais ce n'est pas le Père
Noël». Tout en se frappant la
poitrine, au cas où on douterait
qu'il ne parle pas de lui, il
continue : «Ensuite, on mettrait de
l'émotion. A la fin, une boutade.
Putain, je connais par coeur. Les
articles, j'en ai fait trente ans».
Avant, il était pauvre, «une
famille de tailleur de pierre assez
merdique. Elle me voyait mécanicien,
épousant l'affreuse petite voisine.
Avec un peu de chance». Ce sera
beaucoup de chance : boursier à l'Ecole
Napoléon, l'ENA italienne. Terzani
amorce une nouvelle vie, ou plutôt
la deuxième d'une série de métamorphoses.
Il est le «dottore Terzani», marié
à Angela, fille d'un peintre allemand, élevée dans
la société surannée des artistes
étrangers à Florence, fantasme des
gamins des faubourgs. Journaliste
lui paraît inconcevable. «Bon pour
ceux qui rataient leurs études de
droit et avaient la recommandation
d'un cardinal ou d'un député.»
Mais de gauche, oui. Brillant
juriste, il part étudier le chinois
à l'université de Columbia,
Etats-Unis. «On a fait les circuits
alternatifs, anti-Vietnam,
noirs, hippies. En rentrant, je ne
pensais plus qu'à m'évader de
Florence».
Etape à Francfort à l'hebdomadaire
Der Spiegel : «Ils m'ont vu débarquer,
un nègre qui disait deux mots d'allemand,
affirmait parler chinois et voulait
partir en Asie. Ils m'ont dit : s'il
y a la guerre, on te donnera 100
dollars». Le Vietnam, le Cambodge,
«la mort, l'amitié, l'héroïsme.
On se met à la fenêtre et on
regarde l'histoire passer. Quelle
existence exceptionnelle je vous ai
donnée. N'est-ce pas Angela ?».
Elle, toujours loyale, acquiesce :
«Tiziano désirait la tragédie. Il
était comme un chien à
la chasse». C'est décidé. Il se
sent journaliste aussi violemment
qu'il n'imaginait pas le devenir. Il
installe la famille à Singapour
dans une maison coloniale, choisie
comme toujours pour la gloire et la
galerie, «toute blanche, des
flamboyants, deux bonnes chinoises,
un piano pour Angela».
Les écrits de Tiziano Terzani sur
les Vietcongs étaient si louangeurs
qu'ils sont lus dans les écoles après
la victoire. Les autorités l'invitent
en 1976. «Ils m'ont fait visiter
une prison. Un lieu atroce. Ils m'ont
dit : "Allez-y, demandez-leur
ce que vous voulez aux détenus",
comme ces prisonniers des camps à
qui on faisait jouer du violon».
Terzani ne pose qu'une question : «Gentlemen,
comment est le temps ?» Il revient
horrifié.
«J'avais eu tant de sympathie pour
ces maquisards à chapeaux de paille
qui tiraient au fusil contre les
B-52. Ils étaient devenus des
monstres». Son article s'intitule :
«Nous nous sommes trompés». Il
est hué à la fois par ceux qui n'ont
jamais soutenu les Vietcongs et ceux
qui ne les ont jamais lâchés.
Autrement dit, tout le monde. Il en
garde un mépris amer pour ces médias
«qui se nourrissent de conférences
de presse et comptent les cadavres. Moi aussi, je l'ai fait.
Le pire, c'est qu'on s'habitue. On
vous dit : voilà les faits. Mais,
dans ces nouvelles guerres, on sait
tout, étourdis par tant de faits
qu'on perd de vue l'ensemble. Je
suis de l'avis de Rousseau : "Ecartons
les faits, ils empêchent de voir la
chose."»
Il est un des premiers à décrocher
une accréditation pour la Chine de
Mao, en 1979. La révolution, enfin.
«Je n'avais rêvé qu'à ça toute
ma vie.» A Pékin, pas question de
mettre les deux enfants dans une
institution pour expatriés. Ils ne
parlent pas chinois ? Raison de
plus. A l'école chinoise. «La
situation, on va la vivre, dit
Tiziano. C'était idéologique.»
Angela, devenue écrivain : «Il était
très dur sur les principes.»
Terzani part enquêter au Tibet. «J'ai
compris que mon rêve était le
cauchemar de millions
de gens.» Il va un peu devenir le
sien. Au bout de cinq ans, il est
expulsé pour espionnage.
Poste au Japon, toujours pour Der
Spiegel. «Cela a presque tué
Tiziano, ce petit pays où tout
marchait si bien», dit Angela. S'ouvre
le vide sidéral de la dépression.
Lui, le journaliste, est incapable
d'écrire «ces mots, toujours les mêmes,
que les journalistes recollent
ensemble comme des morceaux de
porcelaine cassée». Lui qui aimait
tant le drame, a la «révélation du silence». Et
celui qui voulait être le premier
partout va faire son hara-kiri
professionnel. Dix-sept ans
auparavant, un devin du Laos lui
avait conseillé d'éviter l'avion
pendant l'année 1994. «J'ai décidé
de prendre cette prophétie au sérieux.»
Pour un reporter, une vie sans aéroport,
c'est la garantie d'avoir toujours
un coup de retard. Tant mieux, c'est
la sortie que cherche Terzani. Sur
son périple, il écrit un livre étrange,
initiatique, qui démarre en
tourbillon et finit en apprentissage
de la méditation en Thaïlande puis
en Inde. «C'est à peine croyable :
j'avais passé la moitié de ma vie
en Asie sans me soucier de la méditation.
Cela me semblait destiné à des
gens désorientés en quête d'évasion.
En fait, il faut trouver des champs
de réflexion, pas de bataille».
Et une nouvelle guerre, une.
Certaines rédactions européennes,
belliqueuses en septembre, ont
maintenant hissé le blanc dans
leurs colonnes. Affaire de sondages,
de géopolitique, d'air du temps.
Vous vous souvenez du livre de
Tiziano ? Le même rédacteur en
chef à Paris fronce les sourcils.
«Le truc
contre la guerre ? C'était pas si
mal vu, non ?» Terzani, lui, est
sur l'Himalaya.
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